verse.fr - Du Bellay, Joachim : Contre les petrarquistes





Du Bellay, Joachim (1522 - 1560)

Contre les petrarquistes

J'ay oublié l'art de Petrarquizer,
Je veulx d'Amour franchement deviser,
Sans vous flatter, et sans me deguizer :
Ceulx qui font tant de plaintes,
N'ont pas le quart d'une vraye amitié,
Et n'ont pas tant de peine la moitié,
Comme leurs yeux, pour vous faire pitié,
Jettent de larmes feintes.

Ce n'est que feu de leurs froides chaleurs,
Ce n'est qu'horreur de leurs feintes douleurs,
Ce n'est encor de leurs souspirs et pleurs
Que vents, pluye, et orages :
Et bref, ce n'est à ouir leurs chansons,
De leurs amours que flammes et glaçons,
Flesches, liens, et mille autres façons
De semblables oultrages.

De vos beautez, ce n'est que tout fin or,
Perles, crystal, marbre, et ivoyre encor,
Et tout l'honneur de l'indique thrésor,
Fleurs, lis, oeillets, et roses :
De vos doulceurs ce n'est que sucre et miel,
De voz rigueurs n'est qu'aloës, et fiel ;
De vos esprits, c'est tout ce que le ciel
Tient de graces encloses.

Puis tout soudain ilz vous font mille tors,
Disant, que voir voz blonds cheveux retors,
Vos yeux archers, autheurs de mille mors,
Et la forme excellente
De ce que peult l'accoustrement couver,
Diane en l'onde il vaudroit mieux trouver,
Ou voir Meduze, ou au cours s'esprouver
Avecques Atalante.

S'il faut parler de vostre jour natal,
Vostre ascendant heureusement fatal
De vostre chef écarta tout le mal
Qui aux humains peult nuire.
Quant au trespas, sça'vous quand ce sera
Que vostre esprit le monde laissera ?
Ce sera lors que là-hault on voyra
Un nouvel Astre luire.

Si pour sembler autre que je ne suis,
Je me plaisois à masquer mes ennuis,
J'irois au fond des éternelles nuictz
Plein d'horreur inhumaine :
Là d'un Sisyphe, et là d'un Ixion
J'esprouverois toute l'affliction,
Et l'estomac, qui pour punition,
Vit et meurt à sa peine.

De vos beautez, sça'vous que j'en dirois ?
De voz deux yeux deux astres je ferois,
Voz blonds cheveux en or je changerois,
Et voz mains en ivoyre :
Quant est du teinct, je le peindrois trop mieux
Que le matin ne colore les cieux :
Bref, vous seriez belles comme les Dieux,
Si vous me vouliez croire.

Mais cest Enfer de vaines passions,
Ce Paradis de belles fictions.
Deguizemens de noz affections,
Ce sont peinctures vaines :
Qui donnent plus de plaisir aux lisans
Que vos beautez à tous voz courtisans,
Et qu'au plus fol de tous ces bien-disans,
Vous ne donnez de peines.

Voz beautez donq leur servent d'argumens,
Et ne leur fault de meilleurs instrumens,
Pour les tirer tous vifz des monumens :
Aussi, comme je pense,
Sans qu'autrement vous les récompensez
De tant d'ennuis mieux escrits que pensez,
Amour les a de peine dispensez,
Et vous de recompense.

Si je n'ay peingt les miens dessus le front,
Et les assaults que voz beautez me font,
Si sont-ilz bien gravez au plus profond
De ma volunté franche :
Non comme un tas de vains admirateurs,
Qui font ainsi par leurs souspirs menteurs
Et par leurs vers honteusement flateurs
Rougir la carte blanche.

Il n'y a roc, qui n'entende leur voix,
Leurs piteux cris ont faict cent mille fois
Pleurer les monts, les plaines, et les bois,
Les antres, et fonteines :
Bref, il n'y a ny solitaires lieux
Ny lieux hantez, voyre mesmes les cieux,
Qui çà et là ne montrent à leurs yeux
L'image de leurs peines.

Cestuy-là porte en son cueur fluctueux
De l'Océan les flots tumultueux,
Cestuy l'horreur des vents impetueux
Sortans de leur caverne :
L'un d'un Caucase, et Montgibel se plaingt,
L'autre en veillant plus de songes se peingt,
Qu'il n'en fut onq en cest orme, qu'on feinct
En la fosse d'Averne.

Qui contrefaict ce Tantale mourant
Bruslé de soif au milieu d'un torrent :
Qui repaissant un aigle dévorant,
S'accoustre en Promethee :
Et qui encor par un plus chaste voeu,
En se bruslant, veult Hercule estre veu,
Mais qui se mue en eau, air, terre et feu,
Comme un second Protee.

L'un meurt de froid, et l'autre meurt de chault,
L'un vole bas, et l'autre vole hault,
L'un est chetif, l'autre a ce qu'il luy fault,
L'un sur l'esprit se fonde,
L'autre s'arreste à la beauté du corps:
On ne vid onq si horribles discords
En ce cahos, qui troubloit les accords
Dont fut basty le monde.

Quelque autre après, ayant subtilement
Trouvé l'accord de chacun élément,
Façonne un rond tendant egalement
Au centre de son ame :
Son firmament est peinct sur un beau front,
Tous ses désirs sont balancez en rond,
Son pole Artiq' et Antartiq', ce sont
Les beaux yeux de sa Dame.

Cestuy, voulant plus simplement aymer,
Veult un Properce, et Ovide exprimer,
Et voudroit bien encor se transformer
En l'esprit d'un Tibulle :
Mais cestuy-là, comme un Petrarque ardent,
Va son amour et son style fardant,
Cest autre après va le sien mignardant,
Comme un second Catulle.

Quelque autre encor la terre dedaignant
Va du tiers ciel les secrets enseignant,
Et de l'Amour, où il se va baignant,
Tire une quinte essence :
Mais quant à moy, qui plus terrestre suis,
Et n'ayme rien, que ce qu'aymer je puis,
Le plus subtil, qu'en amour je poursuis,
S'appelle jouissance.

Je ne veulx point sçavoir, si l'amitié
Prit du facteur, qui jadis eut pitié
Du pauvre Tout fendu par la moitié,
Sa celeste origine :
Vous souhaitter autant de bien qu'à moy,
Vous estimer autant comme je doy,
Avoir de vous le loier de ma foy,
Voilà mon Androgyne.

Noz bons ayeulx, qui cest art demenoient,
Pour en parler, Pétrarque n'apprenoient,
Ains franchement leur Dame entretenoient
Sans fard ou couverture :
Mais aussi tost qu'Amour s'est faict sçavant,
Luy, qui estoit François au paravant,
Est devenu flatteur, et decevant,
Et de Thusque nature.

Si vous trouvez quelque importunité
En mon amour, qui vostre humanité
Préfère trop à la divinité,
De voz graces cachees,
Changez ce corps, object de mon ennuy :
Alors je croy que de moy ny d'autruy,
Quelque beauté que l'esprit ait en luy,
Vous ne serez cherchees.

Et qu'ainsi soit, quand les hyvers nuisans
Auront seiché la fleur de voz beaux ans,
Ridé ce marbre, esteinct ces feuz luisans,
Quand vous voirez encore
Ces cheveux d'or en argent se changer,
De ce beau sein l'ivoyre s'allonger,
Ces lis fanir, et de vous s'estranger
Ce beau teinct de l'Aurore,

Qui pensez-vous qui vous aille chercher,
Qui vous adore, ou qui daigne toucher
Ce corps divin, que vous tenez tant cher ?
Vostre beauté passee.
Ressemblera un jardin à noz yeux
Riand naguère aux hommes, et aux Dieux,
Ores faschant de son regard les cieux
Et l'humaine pensee.

N'attendez donq que la grand faux du Temps
Moissonne ainsi la fleur de voz primtemps,
Qui rend les Dieux, et les hommes contents :
Les ans, qui peu séjournent,
Ne laissent rien, que regrets et souspirs,
Et empennez de nos meilleurs désirs,
Avecques eux emportent noz plaisirs,
Qui jamais ne retournent.

Je ry souvent, voiant pleurer ces fouls,
Qui mille fois voudroient mourir pour vous,
Si vous croyez de leur parler si doulx
Le parjure artifice :
Mais quant à moy, sans feindre ny pleurer,
Touchant ce poinct, je vous puis asseurer,
Que je veulx sain et dispos demeurer,
Pour vous faire service.

De voz beautez je diray seulement,
Que si mon oeil ne juge folement,
Vostre beauté est joincte également
A vostre bonne grace :
De mon amour, que mon affection
Est arrivée à la perfection
De ce qu'on peult avoir de passion
Pour une belle face.

Si toutefois Petrarque vous plaist mieux,
Je reprendray mon chant melodieux,
Et voleray jusq'au séjour des Dieux
D'une aele mieux guidee :
Là dans le sein de leurs divinitez
Je choisiray cent mille nouveautez,
Dont je peindray vos plus grandes beautez
Sur la plus belle Idee.


"Petrarquizer" était la mode poétique dominante pendant la Renaissance, tant en Angleterre qu'en France : l'amour hyperbolique et décoratif.